Il y a longtemps, dans un monde gris où les gens avaient oublié de rêver, vivait un homme qu'on appelait Gramado.
Gramado n'était ni roi, ni magicien. C'était juste un homme fatigué d'un monde qui faisait trop de bruit et pas assez de sens.
Une nuit, dans un rêve pas tout à fait comme les autres, il vit un oiseau. Un petit oiseau aux plumes bleues, rousses et blanches, si vif qu'il semblait fait de lumière. C'était un martin-pêcheur.
— Je vois que tu es triste, dit l'oiseau. Est-ce que le monde ne te convient pas tel qu'il est ?
— Je m'ennuie dans cette grisaille, répondit Gramado. Je sens qu'il existe autre chose, mais je ne sais pas quoi.
— Je connais un lieu, dit le martin-pêcheur. Un endroit où chaque être a retrouvé son rêve d'enfant, et où chaque rêve, si on y croit très fort, finit par se réaliser. Si tu veux, je t'y emmène.
— Oh oui emmène-moi ! Je veux retrouver mon âme d'enfant !
— Alors souffle !
L'oiseau s'était envolé, et Gramado se réveilla.
— Où es-tu martin-pêcheur ? Tu es parti sans me révéler ton secret...
Alors il fit ce que font tous ceux qui ont entrevu quelque chose de merveilleux : il se mit à la recherche de ce lieu. Il avait beau se dire que ça n'était qu'un rêve, il savait au fond de lui que cet endroit existait. Il traversa des déserts, franchit des montagnes immenses, s'enfonça dans des forêts majestueuses. Jour et nuits il cherchait, pendant des années entières. Mais malgré tous ses efforts, jamais il ne trouva ce lieu.
Épuisé, il s'endormit au pied d'un arbre.
C'est alors que l'oiseau bleu revint.
— Martin-pêcheur ! C'est toi ! Je t'ai cherché partout. J'ai traversé des déserts, des montagnes, des forêts. J'ai cherché pendant des années et des années. Pourquoi est-ce que tu es parti ?
— Parti ? Je n'ai jamais quitté cet endroit, Gramado. C'est toi qui es parti en allant chercher très loin ce qui était déjà là.
— Mais alors… tout ce chemin, c'était pour rien ?
— Est-ce que tu as vu les oasis dans le désert ?
— Oui…
— Et les paysages en haut des montagnes ?
— Oui, c'était magnifique.
— Et la lumière dans les forêts ?
— Oui.
— Alors ce n'était pas pour rien. Mais ce que tu cherches, ce n'est pas au bout du monde que tu vas le trouver. Va au bord de la rivière. Interroge. Et peut-être que tu retrouveras tes rêves d'enfant.
Gramado descendit jusqu'au Chassezac. L'eau était claire et fraîche, et tout autour, le monde semblait un peu moins gris qu'ailleurs.
Il demanda à la truite :
— Dis-moi, avais-tu un rêve quand tu étais enfant ?
— Oui ! Quand j'étais petite, je rêvais de remonter le courant, depuis la mer, pour retourner là où je suis née et y faire de beaux enfants. Regarde-moi : j'y suis arrivée.
Il demanda au caillou :
— Et toi ?
— Moi, depuis toujours, je rêvais qu'une crue m'emporte faire du toboggan jusqu'à une belle plage avec tous mes copains cailloux. Et un jour, la crue est venue. Et me voilà.
Il demanda au renard, qui avait toujours rêvé de connaître toutes les ruses du monde — et qui les connaissait. À l'âne, qui rêvait depuis tout petit de trouver le coin de prairie parfait pour se prélasser au soleil — et qui l'avait trouvé. Au cochon, qui rêvait d'être le plus gros de toute la terre — et qui s'en approchait chaque jour un peu plus. À la chèvre, qui ne désirait rien d'autre que passer sa vie entière proche de sa famille — et qui n'avait jamais quitté les siens. À la poule, qui rêvait de se coucher tôt pour être en forme le lendemain — et qui n'avait jamais raté un seul lever de soleil. Au grand chêne, qui rêvait simplement de faire assez d'ombre pour abriter tous ceux qui passaient — et sous lequel, justement, Gramado se tenait. Et il leva les yeux vers le Serre de Barre, qui ne disait rien, mais qui semblait avoir réalisé son rêve depuis si longtemps qu'il l'avait oublié lui-même — solide et tranquille, comme quelqu'un qui n'a plus besoin de chercher.
Gramado s'assit au bord de l'eau.
— Vous avez tous réalisé vos rêves d'enfants. La truite a remonté sa rivière. Le chêne fait de l'ombre. La montagne veille. Pourquoi est-ce que moi, je ne me souviens même plus du mien ?
Le martin-pêcheur se posa sur une branche au-dessus de lui.
— Gramado, tu te souviens de ce que tu voulais construire quand tu étais petit ? Et il lui glissa un mot à l'oreille.
— Harmonie ! Mais oui ! Je… je voulais construire un endroit. Un endroit où tout le monde serait heureux. Où la nature serait belle. Où les gens se souriraient.
— Alors qu'est-ce que tu attends ?
Gramado resta longtemps silencieux.
Puis, au lieu de repartir, il resta. Pour la première fois, il ne cherchait plus ailleurs. Il se mit à bâtir, là, au bord du Chassezac, au pied de la Serre de Barre, entre le chêne et le renard, entre la rivière et le ciel. Il ramassa du bois, de la ficelle, des plumes, des perles. Il voulait construire le plus grand et le plus beau des attrape-rêves — pas un objet, mais un lieu.
Une tempête détruisit tout. Il recommença.
Des brigands volèrent ses matériaux. Il recommença.
On lui dit que ce n'était pas possible, qu'il fallait des papiers, des autorisations, qu'on ne fait pas ce qu'on veut dans la vie. Alors il s'adapta, il transforma, il fit au mieux.
Et quand il eut terminé, quelque chose d'étrange se produisit.
Les nuages gris s'écartèrent. La nature se mit à pousser un peu plus fort. Les oiseaux chantèrent un peu plus clair. Les fleurs s'ouvrirent. Les gens qui passaient par là se regardaient enfin, et se souriaient.
Gramado avait construit un Attrape-Rêves.
Un lieu où chaque rêve enfoui sous la poussière peut remonter à la surface. Un lieu où, comme chaque animal et chaque arbre et chaque caillou du Chassezac, chacun peut venir retrouver ses rêves d'enfant oubliés.
Après cela, plus personne ne revit Gramado. Certains disent qu'il est parti chercher d'autres rivières. D'autres pensent qu'il est resté, mais qu'il a appris à se rendre invisible, comme le martin-pêcheur entre deux reflets.
Ce qu'on sait, c'est que parfois, quand on tend l'oreille au bon endroit — au creux d'un arbre, au bord de l'eau, dans le souffle du vent sur le Serre de Barre — on entend une voix. Une voix douce, un peu rauque, qui murmure des choses simples. Pas des réponses. Plutôt des questions. Celles qu'on avait oubliées de se poser.
Et on dit que le martin-pêcheur, lui, est toujours là. On ne le voit pas toujours. Mais parfois, quand la lumière tombe d'une certaine façon sur la rivière, on aperçoit un éclair bleu. Et ceux qui l'ont vu disent qu'à cet instant précis, ils ont su instantanément — sans pouvoir l'expliquer — quel était leur rêve d'enfant.
Avant de partir, vous êtes invités à toucher le caillou des murmures.